Dans cet article
- La Seconde Guerre mondiale bouleverse l’organisation du football
- Antoine Raab, un footballeur allemand réfugié en France
- 1941-1943 : un football sous contrainte
- 1944-1945 : la disparition d’Isidore Odorico
- Les années 1950 : la reconstruction patiente
- Un gardien qui façonne un groupe
- Un football français en pleine réorganisation nationale
- La transmission d’une mémoire entre générations de supporters
- Pourquoi cette décennie de reconstruction compte
- Le stade, miroir de l’ambition retrouvée du club
- Une décennie qui prépare sans le savoir les grandes années 1960
- Une mémoire qui dépasse le seul terrain
- Ce qu’il faut retenir de cette double décennie
Entre 1939 et la fin des années 1950, le Stade Rennais traverse l’une des périodes les plus denses de son histoire : une guerre mondiale qui bouleverse totalement l’organisation du football français, des trajectoires individuelles bouleversées par le nazisme et l’Occupation, puis une reconstruction patiente qui pose les bases sportives des grandes années 1960. Cet article retrace cette double décennie à partir de sources vérifiées, en complément de notre pilier l’histoire du Stade Rennais, de 1901 à aujourd’hui.
La Seconde Guerre mondiale bouleverse l’organisation du football
La déclaration de la Seconde Guerre mondiale, en septembre 1939, oblige les instances du football français à revoir en profondeur l’organisation des championnats. De nombreux hommes sont mobilisés au combat, et le SRUC (Stade rennais Université Club, nom du club avant qu’il ne devienne le Stade Rennais Football Club en 1972) n’échappe pas à cette réalité.
Comme le rappelle notre article sur les pionniers du Stade Rennais, 1901-1939, ce club n’en était pas à sa première épreuve institutionnelle. Cette généalogie du club, de sa fondation à ses transformations successives, est notamment détaillée par l’article encyclopédique consacré à l’histoire du Stade rennais FC. Le club, privé de championnat national, redevient temporairement amateur : les contrats entre joueurs professionnels et clubs sont suspendus, et le SRUC ne participe plus qu’à la Coupe de France et à quelques matchs amicaux. Cette parenthèse forcée dure plusieurs saisons, jusqu’à ce que le championnat reprenne en 1941 sous une forme inédite : une division nationale organisée en deux groupes, un au nord, un au sud.
Antoine Raab, un footballeur allemand réfugié en France
Parmi les trajectoires individuelles les plus marquantes de cette période figure celle d’Antoine Raab (Anton Raab), footballeur né à Francfort en 1913. Emprisonné en Allemagne pour avoir refusé le salut nazi lors d’un match, il s’évade et fuit le pays dès 1937, deux ans avant la guerre, pour rejoindre la France. Le SRUC, tout juste promu en première division, lui signe un contrat professionnel en 1939. Mais dès la déclaration de guerre, en tant que ressortissant allemand, il est interné par les autorités françaises dans des centres à Vitré puis à Meslay-du-Maine, avant d’être affecté comme travailleur forcé dans une usine d’armement à Montluçon. Il parvient à s’enfuir jusqu’à Cahors, puis se cache à Nantes sous une fausse identité pendant plusieurs années, échappant à la Gestapo, et participe à la diffusion de tracts antinazis destinés aux troupes allemandes — un parcours qui dépasse largement le cadre sportif et illustre combien cette période a bouleversé des trajectoires individuelles bien au-delà du football.

1941-1943 : un football sous contrainte
Le championnat de France reprend en 1941 sous cette forme de division nationale à deux groupes. Le SRUC s’y classe alors 7e, le titre étant remporté par Reims cette année-là. Le public afflue de toute la région pour suivre ces matchs, et les journaux de l’époque, comme L’Ouest-Éclair, évoquent des affluences record — signe que la passion du football rennais résiste, malgré le contexte de guerre.
En 1943, sous l’impulsion du gouvernement de Vichy, la Fédération française de football informe la presse que des équipes fédérales doivent être constituées. Seize équipes se forment dans ce cadre, dont une équipe « Rennes Bretagne », qui compte notamment dans ses rangs Henri Guérin et Jean Prouff — deux noms qui reviendront plus tard comme entraîneurs du club dans les décennies suivantes.
1944-1945 : la disparition d’Isidore Odorico
Le 27 février 1945 est marqué par un événement douloureux pour le club et pour la ville : le décès d’Isidore Odorico, ancien joueur du SRUC (1912-1914 puis 1918-1925) devenu président du club de 1931 à juillet 1938, période durant laquelle il contribue à l’adoption du professionnalisme, comme le rappelle l’encyclopédie consacrée au club. Odorico n’est pas seulement une figure du football rennais : mosaïste de métier, il est aussi une figure majeure de la ville de Rennes elle-même, auteur notamment des mosaïques de la piscine Saint-Georges et de l’église Sainte-Thérèse. Sa disparition marque la fin d’une génération de dirigeants qui a façonné à la fois le club et une partie du visage urbain de Rennes.
L’année suivante, François Pleyer, ancien joueur du SRUC, prend les rênes du club. De nouveaux joueurs se révèlent progressivement : Grumellon, arrivé de l’US servannaise, devient meilleur buteur du championnat de France, tandis que d’autres noms comme Artigas, Combot, Minci, Cousin ou Le Dren apparaissent dans l’effectif rennais de l’après-guerre.
Les années 1950 : la reconstruction patiente
Après la guerre, le club amorce une reconstruction méthodique, portée par des dirigeants ambitieux. Le président Girard réalise un recrutement important, faisant venir Antoine Cuissard (en provenance de Nice), Henri Guérin (Aix-en-Provence) et Boulet pour renforcer l’équipe bretonne. Les résultats ne se font pas attendre : le club retrouve l’élite du football français, confirmant que cette politique de recrutement porte ses fruits.

Sur le plan des infrastructures, le Parc des Sports de la route de Lorient — l’ancêtre de l’actuel Roazhon Park — connaît lui aussi une transformation majeure durant cette décennie. Le stade dispose alors de 13 000 places couvertes, dont 7 000 assises. Face à la tribune Vilaine, une nouvelle tribune de 10 000 places est construite, portant la capacité totale du Parc des Sports à environ 20 000 spectateurs — un stade qui prend alors, pour la première fois, une dimension digne d’un club ambitieux.
Un gardien qui façonne un groupe
Cette période voit aussi le club se structurer autour de nouveaux joueurs qui vont progressivement former un groupe stable. Un gardien de but nommé Gérard, formé à la Tour d’Auvergne avant de rejoindre les « Rouge et Noir », incarne cette continuité entre le football amateur local et l’ambition sportive croissante du club durant les années 1950. Ce type de trajectoire — un joueur formé localement qui grandit avec le club — deviendra une constante de l’histoire rennaise, jusqu’aux politiques de formation des décennies suivantes.
Un football français en pleine réorganisation nationale
Il faut aussi replacer cette reconstruction rennaise dans un contexte national plus large : à la sortie de la guerre, l’ensemble du football professionnel français doit se réorganiser presque de zéro. Les championnats interrompus, les infrastructures endommagées ou vieillissantes, les effectifs décimés par la mobilisation : tous les clubs professionnels du pays font face aux mêmes défis structurels que le Stade Rennais durant cette période. Ce qui distingue la trajectoire rennaise, c’est la rapidité relative avec laquelle le club parvient à stabiliser à la fois son encadrement dirigeant et ses infrastructures, alors que d’autres clubs de taille comparable mettront plus de temps à retrouver une stabilité durable.
Cette réorganisation nationale du football professionnel s’accompagne aussi d’une évolution progressive des pratiques d’entraînement et de recrutement, encore artisanales par rapport aux standards actuels. Le recrutement mené par le président Girard, avec l’arrivée de joueurs venus d’autres régions françaises comme Cuissard depuis Nice ou Guérin depuis Aix-en-Provence, illustre une professionnalisation progressive des méthodes de recrutement, qui ne se limitent plus au seul bassin régional breton. Cette dynamique de reconstruction se poursuivra, avec davantage d’instabilité, durant les décennies de l’ascenseur entre les divisions puis la renaissance.
Plusieurs éléments résument cette reconstruction menée sous la présidence de Girard :
- Un recrutement élargi au-delà du seul bassin régional breton, avec Cuissard depuis Nice et Guérin depuis Aix-en-Provence ;
- Un stade agrandi à environ 20 000 places grâce à une nouvelle tribune de 10 000 places ;
- Une professionnalisation progressive des méthodes de recrutement, encore artisanales à l’époque ;
- Un retour du club dans l’élite du football français au terme de cette politique de reconstruction.
La transmission d’une mémoire entre générations de supporters
Cette période de guerre et de reconstruction occupe une place particulière dans la mémoire collective rennaise, précisément parce qu’elle est aujourd’hui rarement vécue directement par les supporters les plus jeunes. Contrairement aux grandes campagnes de Coupe de France des années 1960, largement commémorées et documentées, cette double décennie reste davantage transmise par bouche-à-oreille, à travers des récits familiaux ou des anecdotes reprises par les plus anciens abonnés du club.

Cette transmission orale, fragile par nature, justifie d’autant plus l’intérêt de la fixer par écrit à partir de sources vérifiées : sans ce travail de mémoire documentaire, des trajectoires aussi marquantes que celle d’Antoine Raab risqueraient de se diluer avec le temps, au profit des seuls grands récits sportifs plus faciles à raconter et à célébrer collectivement.
Pourquoi cette décennie de reconstruction compte
Cette période, moins documentée et moins commentée que les grandes campagnes de Coupe de France des années 1960, n’en est pas moins déterminante : sans la reconstruction méthodique des infrastructures et sans le recrutement ambitieux mené par le président Girard, le club n’aurait pas disposé des moyens humains et matériels nécessaires pour viser des titres nationaux la décennie suivante. C’est cette continuité, souvent invisible dans les récits centrés uniquement sur les grands trophées, que ce récit cherche à mettre en lumière.
| Période | Événement |
|---|---|
| 1939 | Mobilisation, suspension du championnat professionnel |
| 1937 | Antoine Raab fuit l’Allemagne nazie et rejoint la France |
| 1939-1944 | Raab interné puis caché à Nantes sous une fausse identité |
| 1941 | Reprise du championnat sous forme de division nationale à deux groupes |
| 1945 | Décès d’Isidore Odorico (27 février), ancien joueur et président majeur du club et de la ville |
| Années 1950 | Recrutement du président Girard, agrandissement du Parc des Sports (~20 000 places) |
Le stade, miroir de l’ambition retrouvée du club
L’agrandissement du Parc des Sports de la route de Lorient durant les années 1950 mérite d’être analysé pour ce qu’il révèle vraiment : un club qui, après avoir failli disparaître financièrement en 1937 puis traversé une guerre mondiale, retrouve suffisamment de confiance et de moyens pour investir massivement dans ses infrastructures. Passer de 13 000 à environ 20 000 places n’est pas un simple confort supplémentaire pour les spectateurs : c’est un signal fort envoyé à la fois aux joueurs, aux dirigeants d’autres clubs et à la ville de Rennes elle-même, qui voit son club grandir physiquement en même temps que ses ambitions sportives.
Cette nouvelle tribune, construite face à la tribune Vilaine déjà existante, dessine aussi une géographie du stade qui restera identifiable pendant plusieurs décennies, bien avant les rénovations plus récentes qui donneront naissance à l’actuel Roazhon Park. Pour les supporters qui découvrent aujourd’hui le stade tel qu’il existe désormais, connaître cette généalogie architecturale ajoute une profondeur historique à un lieu souvent perçu uniquement à travers son usage contemporain.
Une décennie qui prépare sans le savoir les grandes années 1960
Ce qui frappe avec le recul, c’est à quel point cette décennie de reconstruction discrète prépare directement les grandes campagnes de Coupe de France qui suivront. Le recrutement mené par le président Girard, les infrastructures agrandies, la stabilisation progressive de l’encadrement technique : tous ces éléments, pris isolément, semblent modestes. Mis en perspective avec le premier titre de Coupe de France obtenu en 1965, ils apparaissent comme les fondations concrètes d’un succès qui aurait été impossible sans cette phase de reconstruction méthodique.
C’est cette continuité, souvent invisible dans les récits qui privilégient les grands trophées, que ce site cherche systématiquement à documenter : un club ne remporte jamais un titre national par un simple coup de chance isolé, mais au terme d’un travail de fond mené sur plusieurs saisons, parfois sur plus d’une décennie, par des dirigeants et des entraîneurs dont les noms restent moins connus que ceux des joueurs vedettes.
Une mémoire qui dépasse le seul terrain
Ce récit illustre bien pourquoi la mémoire du Stade Rennais ne se limite pas à des résultats sportifs : la fuite d’un joueur allemand réfugié loin du nazisme, l’empreinte urbaine durable d’un dirigeant comme Odorico, ou la patience d’une reconstruction d’après-guerre racontent une histoire humaine qui dépasse largement le seul football. Pour la suite chronologique de cette histoire, notre article sur les Coupes de France de 1965 et 1971 raconte comment cette reconstruction a porté ses fruits sur le terrain. Pour ceux qui découvrent cette mémoire à deux, notre pilier vivre en couple avec un ou une passionné(e) de football explique comment cette passion pour l’histoire du club peut aussi se partager.
Ce qu’il faut retenir de cette double décennie
- La Seconde Guerre mondiale a suspendu le championnat professionnel et rendu le club temporairement amateur ;
- Antoine Raab, footballeur allemand réfugié en France dès 1937, a signé au club puis été interné comme ressortissant allemand avant de se cacher à Nantes ;
- Isidore Odorico, président du club décédé le 27 février 1945, a aussi marqué durablement l’urbanisme de la ville de Rennes par son œuvre de mosaïste ;
- Les années 1950 ont vu le stade doubler quasiment de capacité, posant les bases matérielles des succès des années 1960.
Cette histoire, vérifiée à partir de sources encyclopédiques et documentaires, s’inscrit dans le registre journalistique indépendant de French Will, sans affiliation avec le Stade Rennais Football Club.



